Qu’est-ce qui vous motive à jouer au bridge ?

Je joue au bridge depuis presque trente ans maintenant, et pendant tout ce temps, à la fois par curiosité personnelle et à cause de mes intérêts professionnels en tant que psychologue, j’ai été fascinée par les différentes raisons qui poussent les gens à jouer. Le bridge demande du temps et des efforts et, soyons honnêtes, ce n’est ni l’activité la plus utile ni la plus sportive que l’on puisse choisir. On pourrait dire que ce n’est qu’un jeu parmi d’autres. Mais contrairement à la plupart des jeux, le bridge suscite un niveau d’engagement qui dépasse largement la simple distraction. Je crois que chacun joue pour plusieurs raisons, même si une motivation domine généralement.

La recherche de performance en est clairement une, et presque tous les joueurs en ont au moins une part. Nous aimons faire de bons scores, nous aimons être meilleurs que les autres, nous aimons voir notre nom en haut des classements. Cela fait plaisir quand quelqu’un vous dit « Vous étiez la seule à réussir 3SA », ou lorsque l’on vous appelle sur un podium pour recevoir un trophée. Les organisations de bridge l’ont très bien compris, c’est pourquoi elles ont créé les points d’expert, un système qui enregistre vos performances à long terme.

Tihana Brkljačić

Toutes les fédérations de bridge du monde disposent d’un système de points pour classer, encourager et faire progresser les joueuses et les joueurs. BBO possède également son propre système, désormais appelé BXP, que l’on gagne en obtenant de bons résultats dans les tournois premium. Et le bridge n’est pas une exception, la plupart des activités compétitives tiennent des classements. Être fier ou fière de vos réussites est tout à fait naturel. Mais nous avons tous rencontré des joueurs qui accordent trop d’importance à la performance, ce qui peut mener à de l'impolitesse envers le partenaire ou les adversaires, à de l’anxiété liée aux résultats, au fait de blâmer la malchance, de se vanter ou même de tricher. C’est pour cela que la performance ne devrait jamais être la seule motivation.

Mais il ne s’agit pas seulement d’aimer être en haut d’une liste. Nous apprécions aussi le sentiment de progresser. Contrairement à la performance, qui cherche une validation extérieure, la maîtrise vient de l’intérieur. C’est une forme de motivation intrinsèque, fondée sur la satisfaction de bien jouer. Vous souvenez-vous de la première fois où vous avez compris qu’une enchère de votre partenaire était un splinter ou un cue-bid, et où vous avez pu imaginer sa main et décider en confiance ? Ou, durant le jeu, du moment où vous avez anticipé une fin à cinq cartes et réussi à mettre Ouest en main avec un carreau ? Ces instants donnent vraiment la sensation que vos compétences montent en puissance, et ce sentiment renforce votre confiance.

Bien sûr, ces moments arrivent plus souvent au début, quand on apprend les bases, qu’on progresse vite et que les améliorations sont faciles à percevoir. Après quelques années, la courbe de progression ralentit. Il y a de longues périodes de stagnation, puis soudain, une progression brutale. Fait intéressant, ces montées n’arrivent presque jamais juste après un travail intensif ; elles apparaissent plus tard, lorsque les nouveaux acquis sont intégrés et deviennent automatiques. Par exemple, si vous commencez à compter les points et la distribution du déclarant, au début c’est épuisant. Votre jeu peut même se détériorer. Vous comptez mal, vous ratez des défenses que vous trouviez auparavant sans problème, vous laissez passer d’autres informations parce que toute votre énergie se concentre sur le comptage. Cette phase, avant que le geste ne devienne naturel, peut être très frustrante.

Ainsi, même si la maîtrise est une motivation forte et saine, elle demande de la patience et de la persévérance pour voir de véritables progrès. Les joueurs motivés avant tout par la performance ont souvent du mal avec cela. Ils préfèrent les raccourcis pratiques qui améliorent les résultats sans exiger une compréhension plus profonde. Rien de mal à cela, mais cela prive d’une partie de la richesse du bridge. Prenons la règle générale : entamer atout contre un chelem. C’est souvent efficace. Mais si vous écoutez attentivement les enchères, vous remarquerez parfois que la donne appelle un autre type d’entame, peut-être une entame qui force le déclarant à faire un choix prématuré entre une impasse ou une rupture.

La performance et la maîtrise sont proches, mais pas identiques. Le nombre de points qu’une personne possède dépend en partie de sa fréquence de jeu, ce qui fait qu’un joueur moins fort mais plus actif peut dépasser un joueur plus compétent qui joue moins souvent. Comme le but des points est avant tout motivationnel, et que la pratique fréquente est encouragée, les systèmes de classement retirent rarement des points en cas de mauvais résultats.

Enfin, beaucoup jouent surtout pour des raisons sociales, comme activité de loisir ou pour passer un bon moment avec d’autres. Le clubs de bridge cultivent cet aspect en organisant des tournois conviviaux où discuter est bien vu. Ils permettent de rencontrer de nouvelles personnes, mais surtout, ils favorisent la création de liens durables entre habitués. Ces liens peuvent être légers et sympathiques ou profonds et importants, comme ceux qui se créent dans un environnement professionnel ou scolaire. Un club regroupe souvent plusieurs cercles, plus ou moins ouverts. Les membres apprennent à se connaître directement, mais aussi indirectement, à travers les conversations quotidiennes et même les petites rumeurs. Ce sont des communautés normales et saines qui peuvent compléter ou remplacer un réseau social plus large.

Un club de bridge compte souvent 50 à 100 joueurs, assez pour varier les rencontres mais suffisamment peu pour que vous puissiez apprendre quelque chose sur chacun. Les membres savent souvent lorsqu’un événement important survient dans la vie d’un autre, comme un nouveau travail ou un mariage. Dans les clubs en ligne, ces liens sont plus faibles, mais on peut tout de même apprendre à connaître les autres, du moins si l’on y met un peu d’effort.

Les relations sociales ne se limitent pas à se connaître. Elles passent aussi par les histoires que l’on partage, l’aide que l’on apporte, l’enseignement, et les activités menées ensemble, souvent sous forme de rituels. Certains joueurs sont motivés avant tout par l’envie d’être utiles aux autres ou à la communauté. Ils expliquent, enseignent, accueillent les nouveaux, et essaient de mettre chacun à l’aise. Ils sont souvent bénévoles, car ce qui les motive n’est pas une récompense mais le sentiment d’être reconnus et appréciés. Mal orientées, ces motivations sociales peuvent toutefois dériver vers la recherche de statut. Le regard des autres devient alors trop important, et l’on peut finir par rabaisser autrui pour se valoriser soi-même.

Comme je le disais au début, nous portons tous un mélange de ces motivations, même si certaines dominent plus fortement, durablement ou selon les périodes. Le bridge offre des systèmes de classement bien développés pour celles et ceux qui aiment la compétition, des possibilités infinies pour celles et ceux motivés par la maîtrise du jeu, et un environnement social riche pour celles et ceux qui recherchent le lien humain. Ce sont les motivations les plus courantes, mais il en existe bien d’autres, plus subtiles, plus personnelles, façonnées par l’histoire de chacun, la culture ou les circonstances.

J’en explorerai certaines dans un prochain article. En attendant, j’aimerais beaucoup connaître votre point de vue : quelles motivations observez-vous dans votre propre expérience, et comment se comparent-elles à celles que je décris ici ?

À propos de l'auteur

Tihana Brkljačić est psychologue et joueuse de bridge. Elle enseigne la psychologie et le bridge à l'université de Zagreb. Elle a représenté la Croatie à plusieurs championnats européens ainsi qu'au Championnat du Monde (Coupe Wuhan) en 2022. En tant que psychologue, ses principaux domaines d'intérêt sont la qualité de vie, le bien-être et la communication. De plus, elle étudie la psychologie des jeux (en particulier le bridge) et conseille les joueurs sur divers sujets.

7 comments on “Qu’est-ce qui vous motive à jouer au bridge ?”

  1. Merci pour votre analyse tellement juste.
    Je me situerais dans la catégorie des joueurs recherchant surtout la maîtrise du jeu, donc la performance.
    J'ai commencé le bridge il y a 4 ans et les débuts ont été très satisfaisants, avec d'excellents résultats et un classement en tête de liste mais actuellement je me trouve dans la période de stagnation dont vous parlez, ce qui a provoqué chez moi une grande déception et un sentiment d'impuissance. Actuellement j'espère le surmonter en acceptant de progresser patiemment. On entend souvent : "ce qu'est qu'un jeu", certes, oui mais...

  2. Je joue au bridge depuis 60 ans et ma vie personnelle et même professionnelle aurait été bien différente si je n'avais pas connu ce jeu et les relations sociales qu'il procure. La qualité première d'un bon joueur de bridge est la CONCENTRATION

  3. Je debute au bridge et j'ai beaucoup de mal à trouver un contrat car je n'ose pas enchérir et même si je réussis je perds des points

  4. Bonjour, j'ai toujours trouvé que le bridge était un jeu passionnant et utile au développement de l'esprit mais que le problème était ... les bridgeurs. Vivant à Lyon depuis 8 ans je suis dans un club de centre ville qui a eu son heure de gloire mais qui meurt à petit feu, en partie à cause du Covid, mais aussi par la faute de certains dirigeants qui ont pris de mauvaises décisions par orgueil (virer une prof quexcellente qui est partie avec une centaine d'élèves dans un autre club). Donc je dirai que souvent le bridge est un jeu "d'égo". Certes je me suis fait une grande amie, certes j'ai un partenaire régulier mais qui joue mal, et les ragots vont bon train. Je joue beaucoup sur BBO, je me fais parfois "expulsée" sans savoir pourquoi mais la plupart du temps les gens sont polis. Ce n'est pas la même chose que de jouer en présentiel mais c'est souvent du bon bridge et puis cela permet de rencontrer des gens du monde entier, bien que je cherche en priorité les français car nous avons un système d'enchères bien à nous. Conclusion : vive ce jeu avec tous ses aléas mais pourquoi donc la population ne se renouvelle-t-elle pas plus ? Merci

  5. Le bridge me permet de faire travailler mon cerveau ! Et aussi aussi d’avoir des contacts même avec des inconnus lorsque ceux-ci acceptent un dialogue.

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