
Quiconque ayant joué au bridge sait à quelle vitesse les émotions peuvent s'inviter à la table. Une seule erreur, la vôtre ou celle de votre partenaire, peut suffire à changer l'atmosphère en un instant.

Je m'appelle Samantha Punch, je suis professeure de sociologie à l'Université de Stirling, en Écosse. Depuis dix ans, je consacre mes recherches au bridge à travers le projet académique Bridge: A MindSport for All (BAMSA). Ces travaux explorent de nombreuses dimensions du jeu : le bien-être des joueurs, leurs motivations, les questions de genre, le bridge en ligne, le bridge chez les jeunes, les joueurs professionnels, et la mise en avant du jeu. Dans cette série, je souhaite partager certaines de ces découvertes, en commençant par un regard sur les émotions au bridge.
Au plus haut niveau, le bridge se joue souvent dans des conditions émotionnellement intenses. En échangeant avec 52 joueurs de niveau international, originaires des États-Unis et d'Europe, âgés de 17 à 78 ans, un constat s'impose clairement : la gestion des émotions est au cœur de la performance. Si la psychologie du sport s'est longtemps concentrée sur les activités physiques, elle devient de plus en plus pertinente pour les sports de l'esprit comme le bridge. Du fait que le bridge se joue en partenariat et que les erreurs en font partie, les tensions peuvent vite monter. Apprendre à les maîtriser améliore à la fois les résultats et les relations, et ces compétences s'étendent souvent au quotidien.
Les joueurs décrivent un large spectre d'émotions à la table : excitement et joie, mais aussi frustration, colère et déception. Perdre, bien sûr, est quelque chose qu'on expérimente plus souvent que gagner. Fiona Brown, qui joue pour l'Angleterre, souligne que la défaite a un impact plus durable que la victoire :
« Gagner, c'est le meilleur sentiment du monde et on se sent vraiment euphorique, c'est juste fantastique. Mais ça ne dure pas aussi longtemps que les effets de la défaite. C'est le revers, je me sens mal pendant très longtemps après. »
Certains joueurs se montrent plus agacés par leurs propres erreurs que celles de leur partenaire, tandis que d'autres ressentent davantage de frustration quand un partenaire joue mal, surtout lorsque les erreurs ne sont pas reconnues. Ces réactions sont familières à la plupart d'entre nous, quel que soit le niveau.
En même temps, les joueurs reconnaissent que les émotions peuvent nuire au jeu et qu'il faut savoir les contenir. Contrairement aux sports physiques, il n'y a guère de possibilité d'évacuer la tension en cours de partie, et la frustration peut facilement entraîner de nouvelles erreurs. Beaucoup évoquent la nécessité de gérer leurs émotions non seulement pour eux-mêmes, mais aussi par égard pour leur partenaire. Avec le temps, ils apprennent également à lire l'état émotionnel de l'autre et à adapter leur comportement en conséquence. Pourtant, même les meilleurs joueurs reconnaissent que le contrôle émotionnel reste l'un de leurs plus grands défis.
Beaucoup s'imposent une discipline consciente : se rappeler de rester calme, ne rien laisser paraître quand les choses tournent mal. Cela passe aussi par une attention portée aux expressions du visage et au langage corporel, qui peuvent trahir la frustration. Maintenir une attitude neutre à la table demande un vrai travail sur soi. Ils savent qu'être bienveillant et encourageant envers son partenaire, plutôt que de laisser transparaître son agacement, contribue souvent à de meilleurs résultats.
Les échanges en dehors de la partie, entre partenaires ou avec un coach, peuvent beaucoup aider. Ces conversations favorisent la réflexion et renforcent souvent les partenariats. La richesse de l'expérience émotionnelle au bridge peut conduire à une meilleure connaissance de soi et à des relations sociales plus équilibrées, à la table comme dans la vie. Gérer ses émotions au bridge ne se résume pas à améliorer ses résultats, c'est aussi développer des compétences qui s'appliquent bien au-delà du jeu.
Les recherches du projet BAMSA montrent que les émotions sont présentes avant, pendant et après le jeu. Les joueurs doivent coopérer avec leur partenaire tout en affrontant leurs adversaires, ce qui crée une dynamique où les émotions sont tantôt contenues, tantôt exprimées. Ce qui fonctionne pour un partenariat ne convient pas forcément à un autre, et trouver le bon équilibre fait partie du jeu.
La plupart des joueurs s'accordent à dire que les émotions peuvent gêner le bon bridge, mais qu'elles restent difficiles à maîtriser. C'est un travail permanent. Apprendre à traverser ces moments où la frustration ou l'agacement commence à s'installer, ce n'est pas seulement progresser au bridge, c'est aussi s'enrichir humainement. Et c'est peut-être là une des grandes richesses de ce jeu.
Dans le prochain article, nous nous intéresserons aux autres stratégies d'adaptation et aux compétences relationnelles que les joueurs mobilisent pour tirer le meilleur d'eux-mêmes et de leur partenariat.
Pour aller plus loin
Punch, S. and Russell, Z. (2022) Playing with Emotions: Emotional Complexity in the Social World of Elite Tournament Bridge, Emotions and Society.
https://doi.org/10.1332/263169021X16420048324097
Punch, S. with Rees, T. (2024) The Art of Becoming a Top Bridge Player, Master Point Press.
https://masterpointpress.com/the-art-of-becoming-a-top-bridge-player
À propos de l'auteure
Samantha Punch est professeure de sociologie à l'Université de Stirling, en Écosse. Elle dirige le projet de recherche Bridge: A MindSport for All (BAMSA) (https://bridgemindsport.org/), qui explore les dimensions sociales, non techniques et culturelles du bridge, notamment le bien-être des joueurs, les partenariats et le développement des joueurs.